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Histoire d’une photo#11 : Ice monster de L. Ballesta : la photo sous marine.

Comment ne pas analyser une image du National Geographic (2018 sera son 140ème anniversaire) ? Pourquoi pas un photographe français ? Qui plus est gagnant en 2017 du prix Wildlife Photographer of the Year ? Laurent Ballesta… Plongeur, photographe, biologiste marin avec cette image fantastique de la face cachée de l’iceberg tirée du projet Antartica mené par Luc Jacquet (10 ans après la réalisation de « la marche de l’empereur ») avec Vincent Munier pour les photos terrestres.

Le Wildlife Photographer of the year est le plus ancien et le plus prestigieux concours de photographie de nature dans le monde. Organisé par le Muséum d’Histoire Naturelle de Londres, il utilise la photographie pour remettre en question les perceptions du monde naturel et contribuer à promouvoir la durabilité et la protection de la nature.

Sur cette image, on peut voir une forme oblongue centrée qui semble flottée dans un univers bleuté. Elle présente une faille qui la traverse nous faisant penser à une bouche peut être souriante. Un monstre marin…
Elle est séparée du sol, relativement homogène et plat. 3 points noirs sont repartis de part et d’autre : des plongeurs (minuscules au regard de cette masse) qui éclairent de leur torche cette forme lui donnant ainsi tout son relief. Le fond de l’image est un panel allant du noir au blanc en passant uniquement par toutes les teintes de bleu. C’est la première image naturelle de la face immergée d’un iceberg.
Ballesta raconte :
« L’immersion d’aujourd’hui a révélé un iceberg sphérique, d’une circonférence d’environ 200 mètres (10 m seulement en dehors de l’eau), qui flotte au-dessus du fond. Il est parfaitement immobile, car prisonnier de la banquise, donc pas de risque qu’il ne dérive ou ne se retourne brutalement. Poli par le courant, il ressemble à un galet géant. Je présente ma stratégie aux copains un peu perplexes, mais motivés comme jamais par la nouvelle idée. La tâche n’est pas simple, mais ça vaut la peine d’essayer. Le lendemain, nous nous mettons à l’eau le long de la pente de glace. Au fond, nous mettons le protocole en place : avec des drisses plombées au fond et tous nos parachutes de paliers sur dévidoirs, nous installons un vaste quadrillage de fil sur toute la hauteur d’eau afin de prendre une centaine (147 exactement) de photos à distance égale de l’iceberg »

Il faudra 3 jours d’installation à raison de 2 h  30  en moyenne de plongée par jour. Dans des conditions plutôt rudes et risquées : eau à -1,8 °, 40 m de profondeur, visibilité médiocre, toujours pouvoir se repérer car un « toit » de banquise empêche de ressortir à la surface… des combinaisons de plongée aux multiples épaisseurs, un matériel très pesant et encombrant, bref éreintant à souhait.

De fait, ils ne voient pas la totalité de ce qu’ils sont en train de photographier.
« Parfois on perçoit mieux ce qui nous entoure en regardant le liveview après avoir shooter… »

Mais là le sujet est tellement énorme avec une visibilité compliquée que ce n’est que devant l’ordinateur qu’ils découvriront le résultat…

Laurent Ballesta est équipé du Nikon D4 qui permet une montée en iso phénoménale, inséré dans des seacam.
Données exif : Non retrouvées
Ils sont à quelques Km de la Base française Dumont d’Urville en Terre Adélie.

Petit retour historique :

1893 première photo sous marine,  67 ans à peine après la photo de  Joseph Nièpce.
On la doit à Louis Boutan qui photographie son collègue de laboratoire Emile Racovitza par 10 m de fond avec une pose de…. 30 min dans la baie de Banyuls-sur-Mer.

Première photo couleur en 1923 due au botaniste W.H. Longley et au photographe Charles Martin. Ils utilisent un flash à base de magnésium. Photos qui seront publiées par le NG en 1927.

1950 : Dimitri Rebikoff, ingénieur français mettra au point à Cannes  flash et caisson, le « phocascaphe »   puis une torpille permettant de filmer sous l’eau.

Cousteau et De Wouters mettront au point en 1957 le premier appareil photo amphibie : le Calypso. Le brevet sera vendu plus tard à Nikon qui réalisera alors le « Nikonos » et tout un tas de matériel étanche.

Petits détails techniques :

L’eau est un milieu bien différent de l’air. Elle joue un rôle de filtre pour la lumière. Ainsi le spectre lumineux se réduit en fonction de l’épaisseur d’eau.
IR et UV disparaissent en premier, le rouge est absorbé à 5 m, l’orange à 7 m, le jaune à 10 m, 20 m pour le vert 40 pour le violet puis ne reste que le bleu qui va s’assombrir progressivement. Si ce phénomène semble facilement compréhensible en terme de profondeur, il fonctionne aussi en terme de distance. Les couleurs de votre sujet sont identiques à 1 m de profondeur et à 10 m de distance qu’à 10 m de profondeur et proche de 1 m. Quelque soit sa direction c’est l’épaisseur de l’eau qui importe vis-à-vis des couleurs

En terme de luminance, si votre flash est placé à 1 m du sujet, la composition spectrale sera celle de 2 m (1 m pour l’aller et 1 pour le retour).
Du fait de la diffusion de la lumière dans l’eau le contraste diminue très rapidement. C’est cet effet de brume que nous connaissons bien pour les prises de vue terrestres, mais là il est bien plus important et proportionnel à la distance. D’où l’usage sous l’eau, de grand angle pour être au plus près.

Au vu de ces considérations techniques, on peut mesurer l’exploit que représente cette image…tant du point de vue technique rapport à la taille du sujet, gestion de la lumière et de son spectre en fonction de l’épaisseur d’eau, que de la prise de vue propre sans stabilité tout en en multipliant les prises…

Nous avons donc une photographie sous marine réalisée par assemblage de plusieurs photos de la face immergée d’un « petit » iceberg de forme ovale poli par l’eau. Sa surface en est presque homogène.

La composition est centrée, fermée, quasi symétrique et en contre plongée.

La lumière est multiple provenant de la surface d’une part, donnant une part du relief et des spots des plongeurs d’autre part compensant dans la partie inférieur le manque de luminosité due à la profondeur associé au devers arrondi de la glace. L’ensemble nous donne une idée assez précise de sa forme. Le repère des trois plongeurs permet une évaluation de la taille gigantesque de ce sujet.
Un seul plan et juste 3 éléments, 3 matières différentes : Le sol, l’iceberg et la surface. Chacun occupant une surface presque équivalente. Le sol sans relief, terne et monotone donne tout de même une base, une fondation à cette image. A noter le cote arrondi naturel ou bien résultante de grand angle qui enchappe l’arrondi de l’iceberg comme une sorte de trait d’union entre les 2.

L’icerberg, avec sa surface contrastée, éclairée, bien définie par rapport au reste de l’image représente bien le sujet de cette photo.
Enfin la surface dont on peut imaginer qu’elle est faite de glace d’épaisseur variable en fonction de son ton (du blanc au noir sans teinte chaude) qui présente la texture cotonneuse d’un bokeh tout à fait particulier qui participe activement à la beauté de cette image

Du fait de la profondeur seul le bleu persiste comme un monochrome froid nous baignant directement dans l’ambiance des eaux polaires.

L’émotion passe par le fait que cette image est une première dixit L. Ballesta (c’est assez souvent les challenges qu’il se donne comme le caelacanthe du projet Gombessa). Aucune autre photo naturelle d’un iceberg n’avait été réalisée jusque là.
Une scène d’une simplicité presque enfantine mais d’une technicité très élaborée sur la prise de vue et sur le numérique qui explore une face « cachée ». Louis Boutan, 125 ans plutôt n’a même pas du imaginer cela.
On ne peut pas s’empêcher de se dire qu’un jour, toutes les faces cachées seront vues au grand jour…. Fruit d’une maitrise humaine et technologique.

 

Article du National geographic : http://www.nationalgeographic.fr/voyage/plongee-inedite-sous-la-banquise

Interview L. Ballesta sur cette image : https://www.youtube.com/watch?v=fggkTh73BYo

Hommage à Louis Boutan : https://vimeo.com/113753511

Saga des Nikonos : http://visions.mzplongee.ch/crbst_61.html

 

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