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Histoire d’une Photo #2

By 8 novembre 2017 Pas de commentaires

« Afghan girl », une photo sans son titre ou sans son article…

1984 : camp de refugiés de Nasir Bagh au Pakistan. Steeve McCurry (du National Geographic) photographie Sharbat Gula dans l’école du camp. Elle a 13 ans.  Elle vient de fuir l’Afghanistan où son village et sa famille ont été détruits par les hélicoptères russes. Cette image fera la couverture du journal en juin 1985. Elle deviendra la photo la plus célèbre du journal. En l’absence de traducteur pour avoir son nom, McCurry donnera ce titre à l’image et ce n’est qu’en 2002 après plusieurs tentatives de recherche qu’il connaitra sa véritable identité. Une polémique naitra en 2016 en rapport avec des retouches Photoshop…

Un Nikon FM2 monté avec un 105 mm Ai-S F2.8 et une pellicule Kodachrome 64 ont été utilisés. Données exif non retrouvées.

Photo documentaire figurative, couleur, en format portrait révélant le visage d’une jeune fille afghane de l’ethnie pachtoune, cadrée serrée (plan poitrine) en position quasi académique type « Harcourt ».
Fond sobre presque uniforme, vert parfaitement complémentaire avec le foulard de couleur brique. D’entrée ce qui capte l’attention se sont les yeux verts de la jeune fille qui fixent l’appareil photo.
C’est un point de vue frontal, pris sur le vif (j’ai lu qu’il n’avait pu faire que deux photos avant que l’enfant ne s’enfuit). Un véritable instantané.

L’éclairage semble être naturel, doux (flou des ombres) provenant du haut et de la gauche du sujet.
Le nez se trouve sur une ligne de force verticale, les yeux sont presque centrés comme pour diriger notre regard. Ceci est accentué par le fait que l’image s’éclaircit progressivement vers ses yeux, nous attirant encore plus par un cadre (son foulard) dans le cadre. L’arrière plan est discrètement flou, présente des plis verticaux soutenant le choix de l’orientation portrait.
La composition est bitonale (vert-brun), complémentaire, et le vert des pupilles devient magique. Enfin le vert que l’on voit à travers les trous du foulard renforce encore le visage au sens où l’on retrouve le vert du fond comme si le corps n’avait pas « d’existence ».

D’entrée ce qui frappe c’est ce regard, ces yeux qui fixent l’objectif et qui fait rentrer le lecteur dans la scène, nous met en lien avec cette jeune fille. Son expression mélange une certaine passivité et un questionnement. On ne peut pas manquer de faire l’analogie avec « La Joconde » tant des similitudes se retrouvent, ce qui lui a d’ailleurs donné le surnom de « Mona Lisa Afghane ».

En terme d’interprétation, cette image fut associée à un article sur les refugiés afghans et elle deviendra le symbole des tous les expatriés forçés. En ce sens, le regard pose la question de savoir ce que les grandes nations n’ont pas fait pour limiter le nombre de refugiés, mais exprime aussi le fatalisme de n’avoir aucun espoir. Cependant, et c’est là le génie, sans l’éclairage de l’article associé, ce regard pourrait n’être que la surprise de la prise de vue d’une jeune femme musulmane non voilée…
En 2016, McCurry est au centre d’une polémique quant à la retouche par photoshop de ses images. Celle-ci comprise. Les yeux, les couleurs, la boue ont été retouchés comme nous le faisons tous probablement. Pour moi le résultat seul importe et je vous engage à regarder les très beaux portraits de l’Inde de ce photographe.

Jean Luc Gleizes