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Histoire d’une photo # 9 : Aladdin sane (D. BOWIE) de B. DUFFY ; L’album cover artwork.

 

Placer dans une pièce 3 génies créatifs talentueux, genre un peu perché (un photographe, un musicien et un maquilleur) à l’esprit ultra novateur. Laisser trainer un rice cooker dont la marque est stylisée par un éclair. Faire mijoter un poil, ajouter un peu d’incompréhension (A lad insane donné par le chanteur devenu Aladdin sane compris par le photographe) et vous obtenez une des pochettes de disque des plus célèbres du glam rock. Actuellement toujours dans le top ten avec celles de Pink floyd, Beatles ou Nirvana. Reprise par Harry Potter, Kate moss (couverture de Vogue en 2003) et symbole universel utilisé à l’occasion du décès de David Bowie en janvier 2013.
Un portrait mi tronc d’un androgyne torse nu très maquillé dans les tons de rose et violet. Le regard est baissé et fermé, l’œil droit marqué par un éclair rouge bleu et noir, une goutte d’eau dans le creux sus claviculaire gauche. En opposition géographique complète et de la même couleur que l’éclair on peut lire le nom de l’artiste en haut à droite et celui de l’album. Ce dernier sortira le 13 Avril 1973, la séance photo a été réalisée en janvier 73 réunissant Brian Duffy photographe, Pierre Laroche maquilleur et David Bowie sous l’impulsion du manager Tony Defries. L’idée : fort du succès du précédent album « ziggy stardust », rendre Bowie incontournable auprès de RCA société de production musicale. Créer une image fortement publicitaire. Résultat : 4.6 millions d’albums vendus
L’histoire du cover album démarre en 1920 avec l’industrie du disque 78 tours. La pochette se nomme alors « tombstone », pierres tombales. Cela donne envie ! Aucune image bien sur. En 1939, A. Steinweiss réalise le graphisme des premières pochettes chez Columbia tout en définissant petit à petit les codes du cover art.
1950 la photo s’installe et shoote l’artiste chanteur ou bien des pas de danse avec une typographie flashy. Chaque société de production ayant son graphiste photographe fétiche.
Puis les Beatles et leur succès phénoménal inonde la planète et déclenche une révolution visuelle fin 60. Un parfum de scandale. Jimmy Hendrix et bien d’autres suivront ouvrant alors une nouvelle démarche artistique où l’image n’a plus rien avoir avec le chanteur. Il se crée une esthétique de genre cruciale pour la publicité de l’album. (Collectif « Hipgnosis » Sgt peppers des beatles , Pink Floyd…)
Les années 70 verront un certain nombre de photographes célèbres participer à l’élaboration de pochettes. Man ray, Mapplethorpe, Liebovitz, Warhol etc.…

                                                                           
Man Ray et Rolling Stones                                  Mapplethorpe et Patti smith                                             Liebovitz et Spingsteen
Tout est maintenant possible sans aucune limite.
Brian Duffy est avec D. Bailey et T. Donovan (The black trinity), un des trois photographes de mode du « swinging London ». La Swinging London constitue une fusion du design, de l’architecture, de boutique de mode et de la culture pop dont Londres serait l’épicentre. James Bond, chapeau melon et bottes de cuir, Le prisonnier, Beatles, Pink floyd, mini jupe sont nés de ce mouvement consumériste.
Affublé d’un sale caractère il terminera sa carrière par un coup de colère.
« En 1979, quand son assistant ose lui signaler qu’il n’y a plus de papier toilette dans le studio, Brian Duffy se met en rage… et décide d’arrêter la photographie. Rassemblant toutes ses archives dans son jardin, à Londres, il y met le feu. Comme les négatifs brûlent difficilement, avec beaucoup de fumée, le quartier est en émoi, la plus grande partie du fonds sera sauvée. Mais Brian Duffy ne prendra plus jamais une seule photo. »
Il a travaillé pour des magazines comme Glamour ou Esquire ainsi que pour des quotidiens comme The Telegraph ou The Time.
Pierre La Roche est un maquilleur de mode français. Issu d’ »Elisabeth Arden » qu’il trouve trop strict, il arrive à Londres où il devient « le » maquilleur de la mode. Il sera plus tard celui des rolling stones, M. Jackson ou Madona et à l’origine des makes up du Rocky Horror Picture show.
Quant à D. Bowie, outre son talent de musicien il développe une sorte d’image scénique faite d’habits très colorés, le look est androgyne systématiquement maquillé. Le personnage de scène est aussi important que la musique.
– « Je pense que la musique devrait être maquillée, qu’il faut en faire une prostituée, une parodie d’elle-même. Elle devrait être le clown, le Pierrot. La musique est le Pierrot, et moi, l’interprète, je suis le message ».
Il veut en finir avec son personnage de Ziggy et ce 6eme album sera son enterrement.
Cette image est un format carré, centré. Le point de vue est frontal.
Les données exif ne sont pas retrouvées. Usage d’un Hasselblad 120, pellicule Ektachrome.
L’éclairage est double : un ring flash qui aplatit le visage lui supprimant tout relief et un éclairage du fond pour le blanchir au maximum.
Ainsi, seul le maquillage donne tout son contraste à ce visage. A noter que le détail est poussé jusqu’à raser les sourcils.
La composition est centrée, fermée (on ne peut sortir de cette image) sans aucune ligne de force.
Un seul plan constitué par D. Bowie sur un fond blanc uniforme.
Les couleurs se désaturent progressivement de haut en bas. Ce qui attire le regard, c’est cet éclair rouge qui dynamise l’ensemble. Etant réalisé avec un rouge à lèvre, c’est la seule partie de l’image qui reflète le flash. Le nom du chanteur et de cet album reprennent les couleurs de cet éclair avec une sorte de petite flamme au dessus du I de Aladdin comme si un génie en sortait.
Enfin, un quatrième génie artistique, illustrateur de son métier va intervenir en post production pour refaire le brushing et reprendre les couleurs de l’ensemble. Il dessinera cette goutte d’eau sur la clavicule. Eau comme symbole de l’émotion ou tout simplement symbole phallique…. Philip Castle est son nom. L’affiche du film Orange Mécanique , c’est lui.
Tout un symbole en effet que cette image. Bowie libère encore plus toute une jeunesse englué dans un conservatisme profond. L’émotion que tu ressens est la tienne et personne ne peut ressentir à ta place, encore moins t’obliger à ressentir une émotion politiquement correcte. Bien que calculé, par sa science du déguisement du maquillage et l’affirmation de son homosexualité, Bowie androgyne oblige la société à accepter les communautés gay et lesbienne tout en renforçant son statut de star…
Ce qui m’interpelle le plus, 4 génies créatifs qui fusionnent et qui en quelques heures produisent une œuvre capable de produire un bouleversement social…

 

                                                                                            

Brian Duffy                                                                            Pierre Laroche                                                                               Philip Castle

Lecture : Bowie par Duffy 5 séances de photo 1972-1980

Internet : Hartvezt https://www.flickr.com/photos/93699963@N04/sets/72157632894352624/
Un artiste qui imagine ce que l’on peut voir en regardant de l’autre coté du cover art de certains albums

Histoire de la pochette d’album : http://neoprisme.com/lhistoire-de-la-pochette-dalbum-alex-steinweiss-et-linvention-de-lartwork/

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