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Histoire d’une photo # 6

Guerrillero heroïco d’Alberto KORDA : Droits d’auteur.

 

Grande cérémonie à la mémoire des 75 morts et 200 blessés du bateau de munition « La Coubre » qui explosa la veille, le 4 Mars 1960 à La Havane. Attentat fomenté par la CIA.  Fidel Castro fait un discours et Alberto Korda,  futur photographe officiel du Presidente réalise ce cliché. Il raconte :

« Je me trouvais à quelque huit-dix mètres de la tribune où Fidel prononçait un discours et je tenais à la main un appareil muni d’un court téléobjectif, lorsque je vis le Che s’approcher de la balustrade près de laquelle se tenaient Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir : les deux écrivains français. […] Moi, je mitraille systématiquement tous ceux qui entourent Fidel. J’ai l’œil vissé sur le viseur de mon vieux Leica. Soudain surgit du fond de la tribune, dans un espace vide, le Che. Il a une expression farouche. Quand il est apparu, au bout de mon objectif de 90 mm, j’ai eu presque peur en voyant la rage qu’il exprimait. Il était peut-être ému, furieux, je ne sais pas. J’ai appuyé aussitôt sur le déclic, presque par réflexe. »

La planche photos du Che Guevara.

2 images seulement pour Ernesto Guevara dit « Le Che », âgé  alors de 32 ans, révolutionnaire marxiste dirigeant la guérilla cubaine pour Castro. Le journal « Revolucion » pour lequel travaille Korda publiera cette image  seulement en 1961 pour illustrer un reportage sur une conférence de Che Guevara, et ensuite elle tombera dans l’anonymat. Entre temps le photographe offrira à un éditeur italien, Giangiacomo Feltrinelli, un tirage original. Ce dernier, à la mort du Che en 1967, imprimera et vendra 1 million d’exemplaires de l’image en seulement 6 mois.
Recadrée cette image sera l’une des plus « vendues » au monde et fera l’objet d’un merchandising à outrance. Elle deviendra un produit commercial à des lieues du Che qui, en tant que directeur de la banque centrale de Cuba, tenta notamment de supprimer la monnaie…
Qui n’a pas porté un tee shirt, une casquette, un mug dans sa jeunesse à l’effigie du Che ? Mais qu’a-t-elle de particulier cette photo ?

Jim Fitzpatrick

C’est une image NetB, probablement en format 135 (24×36). Recadrée, on y voit le portrait (mi tronc) d’un  jeune militaire chevelu, barbu, déterminé et grave, regardant au loin.
Un seul plan avec un fond clair, il n’y a que très peu de tons intermédiaires. La barbe se mélange aux cheveux, on est quasiment, au niveau du visage sur une composition Ombre et Lumière quidonnera l’occasion à Jim Fitzpatrick en 1968 de le styliser.

Le béret (avec l’étoile de « commandante ») et la pilosité forment un triangle qui focalise notre regard sur l’expression du visage.
Celle-ci est sérieuse, empreinte de tristesse mais surtout de foi inébranlable dans sa conviction et sa détermination. L’assurance de réussir ce à quoi on croit. La lumière, probablement externe vient de la droite  et du haut du sujet créant des ombres dures.
La contre plongée donne une certaine importance au sujet.

Un maximum de symboles :
le béret pour la lutte armée
la barbe et la chevelure pour la jeunesse
l’expression du visage pour la révolte et la détermination.
Au total une image qui libère une jeunesse trop à l’étroit dans le conformisme. Elle sera  d’ailleurs, en France,  l’emblème de Mai 68 (avec les pavés).
2 autres paradoxes qui  s’ajoutent  à celui déjà vu, de l’utilisation publicitaire :

Cette photo est comme une icône religieuse, un saint pour un modèle communiste, révolutionnaire  et athée. Elle transforme le sujet en héros mystique, en sauveur, elle transcende la réalité…
Le dernier paradoxe plus politique celui là oppose le Che à Castro. Un peu comme si cette image l’extirpait de la révolution cubaine et opposait le diable et le bon dieu, le mort et celui qui restera vivant… mais le Che n’est le Che que parce que la révolution cubaine perdure et résiste aux USA (Cf. l’affaire des missiles cubains). L’image d’un instant donné qui consolide l’histoire avec un grand H.
Une autre particularité de cette photo concerne ses droits d’auteur.
Korda, en accord avec ses convictions ne toucha aucun droit d’auteur. Toutes les utilisations (Celle de Warhol, de Converse etc…) de cette image ont été libres. En 2000 son auteur gagna un procès contre Smirnoff qui associait l’image du Che à la vodka pour « atteinte au nom et à la mémoire du Che ». Les gains furent reversés au système de santé cubain.

A sa mort en 2001 les droits passent aux héritiers qui depuis, actionnent tous les utilisations de cette image. Or suivant les pays la loi n’est pas la même. Par exemple, en France les droits moraux sont perpétuels. A Cuba les droits patrimoniaux ne sont valables que 25 ans après la parution en référence à la convention de Berne de 1997. Oui mais le shoot eut lieu bien avant et donc s’appliquerait une vieille loi espagnole de 1879 (entée dans le domaine public 80 ans après la mort de l’auteur soit en 2082…) Un hiatus juridique qui fait reparler régulièrement de cette photo déjà très emblématique.