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Histoire d’une photo # 10 ; La fillette et le vautour de Kevin CARTER : le photojournalisme

La fillette et le vautour de Kevin CARTER : le photojournalisme

Le photographe est toujours responsable de ce qu’il y a dans le cadre. Une image qui a fait couler de l’encre, des dollars et obtenue un des  plus grands prix photo : le Pulitzer.
1993, Sud Soudan, exactement à Ayod.  Une guerre déchire le Nord islamiste au Sud animiste ou chrétien, ajoutons quelques rivalités ethniques et nous avons un conflit qui dure depuis une dizaine d’années. Le Sud paye le prix fort d’une famine organisée depuis le Nord avec l’aide internationale qui reste sourde aux différents cris d’alarme lancés depuis 2 ans.  Le Pape Jean Paul II vient de faire un séjour dans ce pays et le New York Times publie cette photo le 26 Mars 1993 afin d’illustrer un article de Donatella Lorch sur la situation du pays.

Kevin Carter durant l’apartheid

Le Bang Bang Club

On y voit dans un environnement aride sec et poussiéreux, une fillette (dont on saura plus tard qu’il s’agissait d’un garçon prénommé Kong Nyong) famélique, épuisée, recroquevillée face contre terre. Juste à coté un vautour qui attend… La légende de l’image précise que l’on est prés d’un centre d’approvisionnement alimentaire.
Kevin Carter,  le photographe, est un jeune reporter sud africain de 33 ans qui milite déjà dans le « Bang bang club », association de photographes qui s’est donné comme but de documenter les dernières heures de l’apartheid et toutes ses exactions. Il raconte qu’il photographiait cet enfant quand il a vu dans son viseur le vautour se poser. L’image est dans la boite, il fait fuir cet oiseau et s’effondre en larme. Quand son ami Joao Silva (membre du bang bang, en 2010 il sera amputé des 2 jambes en Afghanistan) le retrouve il est totalement sonné, divaguant sur sa propre fille, montrant du doigt une direction où il n’y a rien.
L’impact de l’image est sans précédent. Si bien que le journal se fendra d’un éditorial pour informer de la prise en charge de l’enfant par les secours. Sur le moment, les critiques sont acerbes, la polémique enfle, le prix obtenu l’année suivante en Avril 94 la rendra violente envers le photographe : « Cadrer une telle image n’est peut être qu’un vautour de plus sur les lieux ».
Dépressif, Carter se suicidera quelques mois après « hantés par les vifs souvenirs… je suis parti rejoindre Ken… » (Un de ces amis du Bang bang club tué dans les townships)…

C’est une photo couleur, format paysage en très discrète plongée proche du sol.
Un premier plan qui occupe les 2/3 de l’image et un second plan participant au décorum dont le seul intérêt réside dans le fait de nous faire rester sur l’avant plan.  La scène est fermée sur les cotés et ce qu’elle ne montre pas sera au centre de la polémique. Au milieu de nulle part pourquoi le photographe n’aide –t-il pas cet enfant ? La lumière est forte, probablement zénithale, les ombres très dures voire sous exposées.
La composition est centrée par ces deux zones sombres de forme ovale et de même ton.  L’une plus grande dont le grand axe est horizontal et l’autre plus petite, légèrement en arrière et verticale.  La tension arrive à son apogée lorsqu’on se rend compte qu’il s’agit respectivement d’un enfant (épuisé et mourant)  et d’un vautour qui voit là un festin. Des lignes diagonales d’herbe plus ou moins verte nous recentrent comme pour nous empêcher de regarder ailleurs.
La profondeur de champs est maximale comme le veut sans doute le photojournalisme.

La connotation est claire, précise et sans ambigüité. Comment peut-on laisser le Sud Soudan aux vautours ? Comment peut-on laisser ces gens mourir de faim ? Le reporter est là pour tout dire en une image. Sans lui, les atrocités ne sont pas connues du monde et c’est sans doute à cause de ce concept que la profession lui a décerné le prix Pulitzer.

Oncle de Kong Nyong decouvrant la Photo en 2011.

De K. Carter

Néanmoins et comme l’expliquait Edgar Roskis du « Monde diplomatique », l’image sans le vautour aurait elle méritée un prix ?

Reprocher au reporter de n’avoir rien fait c’est minimiser le fait qu’il vient de nous en informer et réduire à néant son engagement professionnel.

En 2011, Alberto Rojas d’ »El mundo » part enquêter sur le contexte de prise de vue de la photo de Carter. Il en ressort que  l’enfant est un garçon, que sa tante est en train de faire la queue au centre d’aide alimentaire à 300 m de là, que l’enfant est connu de ce centre car porteur d’un bracelet de renutrition, qu’il est décédé quelques années après cette photo d’un accès palustre, que cette image est en partie à l’origine d’un grand élan de générosité. Tout ce que la photo n’a pas montré…
Depuis, d’autres photo choc ont fait la une et il n’y a plus eu de polémique sur le soi-disant coté « charognard » du photographe. Faut tout de même reconnaître qu’il est difficile d’accueillir de telles images confortablement installé dans un fauteuil. Surtout lorsqu’il s’agit d’enfant…