Histoire d'une photoNews

HDP # 13. Grand prix de Jacques Henri LARTIGUE : Le mouvement

 

Pratiquer la photo c’est gérer 2 challenges : Faire qu’avec seulement deux dimensions on ait, à la lecture, l’impression de relief et sur une image fixe avoir l’illusion de vitesse et de mouvement. Pour ce dernier enjeu l’image de J-H Lartigue pourra tout à fait éclairer cette chronique. En effet, elle nous donne l’idée de part sa composition  et la gestion de ses zones de netteté et de flou que le véhicule avance  à une allure phénoménale. Ce qui nous parait d’une facilité déconcertante maintenant compte tenu du matériel à notre disposition était plus complexe à une autre époque.  En fait il s’agissait de véritable « ratés » d’un académisme bien conformiste et surtout bien installé. Seuls quelques photographes, un poil futuristes, tentaient d’explorer d’autres visions. Lartigue en faisait partie.

Cette image est légendée « Une Delage au Grand Prix de l’Automobile Club de France  1912 » aurait été prise sur le circuit de Dieppe le 26 juin 1912.  En réalité il s’agit de la Théodore Schneider pilotée par René Croquet sur le circuit d’Amiens mais en … 1913. Malgré le « faux » titre, à l’heure actuelle elle représente une des photos iconiques du XXème siècle.

Pour info ces deux courses furent gagnées par Georges Boillot qui pilotait une Peugeot L76, première voiture dotée d’un double arbre à came en tête… (vitesse atteinte : 170 Km /h). Bilan  sécurité de cette compétition, au total, 5 morts….

Photo NetB en format paysage, on y voit donc la moitié arrière d’une Théodore Schneider sur la partie droite du cadre, sur le bord gauche des spectateurs avec en partie basse une route toute en flou en pente douce ascendante dans le sens de lecture.
Un fait remarquable : les personnages, les poteaux sont inclinés vers la gauche et les roues du véhicule sont ovales, inclinées vers la droite. L’ensemble donne une impression de vitesse folle.
Cette image présente tant de défauts (flou, tronquée, inclinaison etc…) pour les standards de l’époque que l’auteur la mettra au rebut jusqu’en… 1963 où il l’exposera au MOMA à New York. Succès total à ce moment là, les standards photographiques ont entre temps, évolués pour mettre un peu plus en avant le mouvement.
La photo a été prise avec un appareil Reflex à négatif sur verre de 9 x 12 cm. Ce modèle était équipé d’un dépoli placé sur le dessus et d’un objectif muni d’un obturateur à rideau horizontal. Un peu comme celui-ci.

Nous allons nous intéresser à ce fameux obturateur car c’est lui le responsable de ces déformations…
C’est un système qui, comme vous le savez, permet d’exposer à la lumière la plaque photosensible ou nos capteurs actuels. Au tout début il était manuel, et comme les émulsions n’avaient pas une grande sensibilité, les temps d’exposition étaient un peu longs. Ce qui explique l’air un peu raide des sujets portraits de l’époque. 40 ans seulement après Niepce le premier obturateur mécanique  dit « à guillotine » voit le jour sous la houlette d’Hypolyte Fizeau et Léon Foucault.
W. England en 1860 imagine l’obturateur à rideau  simple (plan focal) suivit rapidement par Humbert de Mollard qui imagine deux rideaux. Le premier chute à une vitesse constante puis le deuxième fait de même à une vitesse identique mais  avec un décalage de temps. L’espace entre les deux donne la surface exposée.
1881 la firme Steinheil invente l’obturateur central dit à « iris » encore totalement mécanique. Celui que nous connaissons bien.
Aujourd’hui le pilotage du système est électronique, très gourmand en énergie et sensible aux températures extrêmes et champs magnétiques.
Enfin l’ère du tout électronique débarque (on parle alors d’obturation silencieuse), les rideaux disparaissent et le capteur est simplement activé et désactivé le temps suffisant pour l’exposition… Gros inconvénient, pour permettre la visée il doit être activé avec une tendance à chauffer,  à l’origine du « bruit thermique ».
Le futur utiliserait des cellules de Kerr qui, en fonction du champ électrique joueraient le rôle d’un filtre polarisant. 2 Systèmes à 90 ° obtureraient totalement le passage de la lumière…
Sony plancherait sur un obturateur pour chaque pixel… Dynamique d’image dîtes vous ?

Bon c’est bien toutes ces technologies mais cela m’expliquerait pourquoi la roue est ovale ? Hein Jamy c ‘est pas sorcier !

Lartigue réalise un filé dans le sens Gauche vers Droite. Ceci explique que l’ensemble de la photo soit floue. La voiture un peu moins que le reste (plus précisément les pilotes) car c’est le sujet du déplacement. L’obturateur à rideau lui, fonctionne de haut en bas.
Les spectateurs et les poteaux, immobiles par rapport au filé subissent sur la plaque une déformation de haut et Gauche vers bas et droite. A l’inverse la voiture allant plus vite que le filé et l’obturateur, les roues seront alors ovales de bas et gauche vers haut et droite. Il en va de même pour le réservoir portant le numéro. Celui-ci est plus petit que la roue et donc la déformation est moindre. La forme globale du véhicule, plutôt rectangulaire est probablement aussi touchée mais passe inaperçue.

Nous avons donc une image 9 X 12 cm NetB prise de vue frontale en bougé.
Une impression globale dynamique est donnée par le flou du filé et par la diagonale de la route.

3 plans se succèdent : la route toute en lignes floues gris claire, les spectateurs sur le bord de la route avec la voiture (plus foncé), et enfin le ciel surexposé.
La lumière provient de la droite discrètement décalée du zénith donnant des ombres courtes et denses.
La composition est ouverte de chaque coté tant par la coupure de la spectatrice à gauche que de la voiture à droite. On imagine une longue ligne droite autorisant la pleine vitesse.
Ce qui polarise l’attention d’emblée est ce numéro qui nous fait prendre conscience des ovales qui l’entoure de couleur plus claire. Et la déformation crée alors une tension et l’on en recherche d’autres : les hommes et les poteaux… Quasi la zone nette de l’image vient en dernier nous mettant en face du mouvement ainsi obtenu de l’image. Je ne peux pas m’empêcher une analogie avec road runner….  Comme quoi cet ovale est désormais synonyme de vitesse dans l’inconscient. A noter que le « frein » a la même inclinaison que la roue. Comme pour aller de l’avant.
Le pilote et le mécanicien sont dans une espèce d’harmonie de promiscuité accentuée par le triangle de leurs 3 mains.
Voici la « même » image de nos jours. La technologie améliore et dénature cet effet de vitesse.

 

J-H Lartigue est né en 1894 et photographie depuis l’âge de 8 ans. Il a 19 ans quand il shoote cette image. Il se considère comme un amateur et profite de toutes les occasions pour imprimer « des plaques ». Lors d’un déplacement à Los Angeles en 1962 il rencontre John Szarkowski jeune Conservateur du département photographique du MOMA qui lui propose une exposition. Life lui consacre un portfolio dans le numéro… annonçant la mort de Kennedy. Notoriété immédiate.  En 1974 il sera à l’origine de la photo officielle de … Giscard d’Estaing. Il décède en 1986.

Un raté qui devient un monument de la photographie car les standards ont évolués. Un raté qui arrive trop tôt ! En somme c’est l’histoire du mouvement.

Deux photographes qui jouent de cette dynamique  l’un par la lumière et l’autre associant de la poussière et enfin une troisième qui « anime » ces images : du mouvement dans le statique.

Jesus CHAPA-MALACARA: https://mymodernmet.com/jesus-chapa-malacara-dance-prints/

Ben FRANKE : https://www.benfranke.com/Projects/Parkour-Motion/thumbs

Jamie BECK :  http://www.lamauvaiseherbe.net/2012/02/04/photographies-animees-par-jamie-beck-et-kevin-burg/